Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaitre et dans ce clair-obscur surgissent les monstres.
Antonio Gramsci, Cahiers de Prison
Le petit local sent le café et le tabac froid, une odeur qui entache tous mes souvenirs de cette pièce vidée de substance. Les deux cabines bancales, toujours les mêmes, sont adossées dans un coin. La couleur de leurs rideaux rigides a été flétrie par le temps ; elle camoufle mal l’ombre tenace de ce qui était jadis un tableau recouvert de traces de craie. Des bacs transparents retiennent des gobelets en plastique, des pailles et des nappes blanches que l’on sort une fois l’an, pour les grandes occasions. Une kitchenette ronronne au fond de la salle ; la machine à café jaunâtre crachouille un liquide noir de mauvaise qualité qu’on boit sans se plaindre.
Des tables s’empilent de part et d’autre, bien en rang dans le calme de la pièce. Le local résonne de rires fantomatiques, de gestes précis et organisés, et de réunions tardives. On a préparé la salle comme une scène de théâtre mêlant assesseurs, voteurs et observateurs, une scène quotidienne, triviale, qui se répète à chaque nouveau scrutin ; on est bien rôdé. Une table grince sur ses gonds, couverte de petits bulletins de vote que je vais devoir glisser dans une enveloppe colorée en papier recyclé.
Des élections. Choisir quelqu’un, ou plutôt une liste, cette fois. Faire entendre sa voix en commun, essayer de ne pas se frustrer, de ne pas écouter les racontars, de ne pas sombrer dans un cynisme passif et désabusé. Baisser le volume de sa radio pour éviter d’avoir des nouvelles d’un monde catastrophique et de plus en plus en colère, se recentrer sur ce qui m’est immédiat, peut-être en vain. Ne pas bloquer sur ces questions d’argent, de pouvoir, de réputation carriériste qui entravent nos jugements et nos informations. Surtout, ne pas se rendre compte de l’entre-soi qui s’enracine même à la plus petite échelle, des discours critiques de la nouveauté et du changement, de l’impossibilité de sortir d’un carcan qui se rapproche de plus en plus de moi. Remonter le volume de sa radio une fois les infos passées.
Le papier trop fin râpe contre mes doigts. J’ai déjà décidé pour qui, pour quoi j’allais voter, mais je prends quand même tout ce que je peux. Il s’agirait de rester anonyme.
Je ferme le rideau lie-de-vin derrière moi. Glisser le billet que j’ai choisi dans l’enveloppe n’est jamais une mince affaire. La corbeille à mes pieds est quasipleine ; j’essaie de ne pas compter les bulletins qui sont comme les miens. On se réjouit de voir s’afficher les faces de partis d’extrême droite en boules déchirées parmi les feuillets jetés. Mais les visages de partis, de candidats qui se placent en barrage ou en alternative sont presque aussi nombreux ; je serre les dents. Jusqu’à ce soir, ça ne veut rien dire.
Une sensation amère et vide me suit dans l’isoloir. Je ne sais pas réellement si tout ça sert à quelque chose. Les débats démocratiques sont devenus des tribunes illusoires pour des extrémistes enragés, et les discussions sensées n’ont plus de traction sur la vie publique. On se polarise, et on perd la nuance qui faisait de nous des êtres raisonnés. On devient excessif, on se dichotomise pour mieux s’atomiser plus tard. On s’enfonce dans un miasme dédiabolisé qui n’entrainera que ma chute, puis la fin du monde. Mais je vote. Le temps des monstres se tapit derrière nos fenêtres ; je vote, en barrage ou par volonté.
Je quitte l’isoloir. Un sentiment qui se voudrait léger essaie de s’accrocher à mes vêtements ; il ne fait que tomber sous mes semelles. Je traine des pieds mais tire un sourire. Le stylo bille de mauvaise qualité gratte le papier à côté de mon nom.
Je ne sais plus vraiment où donner de la tête. Les dernières semaines, les derniers mois ont été longs. On m’a agité les termes d’insécurité, d’efficacité économique, d’incompréhension et de systèmes devant les yeux, et tout ce que je retiens c’est les regards anxieux et odieux, les gestes agressifs et les tons suffisants. Les attitudes d’adultes méprisants face à des enfants peu versés, peu compétents face à un monde réel et cruel, qui dévore ses plus jeunes et déboussole ses plus vieux.
Et malgré tout, je veux me convaincre que, même si la réalité est dure,, tranchante, monstrueuse, il subsiste des poches de joie. Des pochettes de vie simple et verdoyante, sûre, loin des hommes de paille et des rhétoriques instables. De tasses de thé qui refroidissent sur le coin d’une table lors d’une conversation animée. De balades pleines de pollen qui font piquer les yeux mais pas le coeur. D’individus qui s’engagent envers et contre tout, de l’espoir dans leur sillage. De gens qui travaillent ensemble, qui rient et chantent au milieu de cris fielleux et sceptiques. Un mépris qui se veut raisonnable et grandi nous perdra, nous précipitera dans des fosses remplies des gueules béantes de loups réacs prêts à nous déchiqueter. Mais une joie imperméable, une confiance en un retour du soleil après le deluge, de yeux tournés vers le “comment faire” et non pas vers le “je veux faire”, tout ça peut encore nous garder séparés de désastres qui tournent en boucle dans ma tête.
Aimer, parler, danser, sourire, accepter ; un discours juvénile, vieux comme le monde, idéaliste. Je glisse mon vote dans l’urne en plastique. C’est fait, c’est officiel, un bruissement dans un océan de cris. A voté.
La tête presque baissée, je quitte cette ancienne salle de classe. Ce soir, nous saurons qui sera l’heureux élu. Ce soir, je saurai si je dois paniquer ou continuer de mettre ma tête dans le sable. Ce soir, je pourrai m’assoupir aux pieds d’un monde qui s’engouffre dans un entre-deux inconfortable, le coeur plus net.

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