Pourquoi t’as toujours l’impression d’avoir été oublié sur le bord de la route ? Le temps défile à une vitesse folle devant tes yeux, et toi, tu fixes ton morceau de trottoir entre deux vieux chewing-gums et une canette écrasée, en pensant que quelqu’un finira bien par te pousser sur les rails. Tout passe un peu trop vite. T’as juste le temps de te coucher que ton réveil crie déjà dans tes oreilles. L’hiver montre à peine le bout de son nez que déjà tu sens l’été indien au bout de tes doigts. T’avais dix-sept ans hier et le monde à tes pieds, et là tu t’avances sans trop savoir où tu les mets, tes pieds. T’as vingt-sept ans et une impression trop nette d’avoir manqué de temps, d’avoir loupé le coche, de t’être laissé vivre un peu trop longtemps. T’as le cœur brisé et recollé de partout avec du gros scotch, des mots d’esprit plein la bouche, et un gamin affolé qui n’en finit pas de paniquer au creux de ta cage thoracique.
Tu relis les mêmes bouquins d’ado triste et rebelle qu’il y a dix ans, et tu rêves les mêmes histoires que quand t’avais sept ans. C’est juste devenu plus lourd, plus mécanique, de vivre avec le poids des années. Tu n’arrives plus à ignorer les chuchotements dans les couloirs, les bruissements dans ton dos et au-dessus de ta tête, les pas feutrés d’une vie qui paraît passer à côté de toi. On dirait que tout le monde avance, la tête haute et le menton fier ; toi, tu restes là, un éternel recommencement coincé entre deux e-mails.
Pourtant, t’étais si pressé de grandir. Tu voulais avoir sept ans, d’abord, l’âge de raison. Tu voulais devenir sage, presque adulte, t’asseoir à la table des grands, enfin. Ca te paraissait simple, aussi, et ça l’était. Tu jouais à Pokémon sans trop te soucier des stats (c’est sans doute pour ça que t’as jamais dépassé la troisième arène), tu buvais du sirop de grenadine et tu courais partout. Y avait un requin bleu sur ton vélo jaune poussin, et t’apprenais tant bien que mal à tenir dessus sans les roulettes. T’inventais des histoires tordues dans la cour de récré, l’estomac rempli du trop de sucre et d’acide des bonbons négociés à la boulangerie du coin.
Le soleil te chauffait le coin du crâne sans jamais trop te brûler. T’avais peur que du gros chien de la voisine, puis un jour tu l’as plus jamais revu ; c’en était presque triste. Ton existence prenait tout son sens au beau milieu de ces interminables mois d’été passés à baigner tes pieds dans la rivière trop fraîche, les mains égratignées par les ronces. Tu te roulais dans les champs, tu faisais semblant de pas être allergique et tu te faisais gronder après, la peau urticante et les yeux gonflés. T’étais raisonnable, nouveau, ivre de rire et de siestes involontaires sur le canapé.
T’étais plus aussi enthousiaste quand t’as eu dix-sept ans. Tu voulais juste te barrer, en fait. Les choix s’accumulaient un peu trop vite, t’avais plus le temps de rien faire. T’étais un peu trop sage, un peu trop tête-en-l’air, un peu trop pas à ta place nulle part. T’avais attendu ça longtemps, d’être adolescent ; tu pensais pas que ce serait aussi amer. La tête trop haut dans les nuages pour une classe de lycéens pressés d’être de vrais adultes, tu voulais te cacher, encore et toujours, le plus loin possible. Le monde s’était mué en un jeudi continuel, un jeudi où t’avais oublié ton parapluie et où il tombait des cordes lourdes et glaçantes dans les rues grisâtres. Tu cherchais refuge dans la voix suraiguë de chanteurs exaltés, te laissant bercer par le ronronnement du bus scolaire qui bouffait le bitume sous ton siège, le visage tremblant contre la vitre. Tu rêvais d’un ailleurs qui n’arriverait jamais.
Et ce goût d’interdit, de pas normal, qui te chatouille les papilles. Ces papillons, au fond de ton bide, que tu veux pas t’avouer. Ce miroir qui ne sait pas vraiment te reconnaître. Alors tu remâches tous tes mots de la journée, t’ajustes ton sac pour pas qu’on se rende compte que t’es un peu trop autre, un peu trop singulier, un peu trop arc-en-ciel. Tu te tais, pendant trop longtemps. Tu te retiens. Tu te censures. Surtout, ne pas faire de vagues. Surtout, rester dans ce moule austère. Surtout, ne pas être soi. Ne pas être.
Ca te semble loin, peut-être un peu ridicule, tout ça, aujourd’hui. T’as vingt-sept ans et des brouettes, et comme l’impression d’être resté accroché trop longtemps à une envie d’être enfant. Tout le monde a grandi trop vite autour de toi, a des projets, des ambitions, et toi tu continues de raconter des histoires presque drôles, presque tristes. T’essaies de pas trop y penser.
Toi, tu prends encore des photos mal cadrées sur des téléphones un peu nuls ; le clapet manque, le T9 instable aussi. Ta langue passe encore parfois sur l’émail de tes dents pour y chercher un relief mécanique ; tu as beau n’avoir plus de bagues et un sourire un peu plus droit, tu sens encore le rouge brûlant de tes joues lorsqu’on se moquait de tes crocsappareillés. T’as le mercurochrome fantôme qui pique tes genoux caoutchouc, la colle des pansements qui gratte encore de quand tu t’étais estropié dans le gravier. Avant tu te rongeais les ongles jusqu’au sang, maintenant tu fais que tirer les petites peaux autour pour éviter que ça se voit. T’as les mâchoires ankylosées d’avoir passé des années à les serrer, et toujours comme l’impression d’avoir trop de dents dans la bouche. Tes paumes gardent les traces de tes ongles quand tu cherchais désespérément à te taire, et les poches sous tes yeux ne sont pas moins lourdes qu’avant ; tous les jours, le monde s’effondre un peu plus autour de toi et tu te forces à t’étouffer sur sa poussières, ses gravats, sa pollution. Et tu te sens si paumé, si aliéné par toi-même ; tu cours partout, tout le temps, après des si, des peut-être, des quand est-ce que, des pourquoi. Tout souffle, tu t’essouffles, pourquoi tu continues, pourquoi tu t’acharnes ? Pourquoi ?
Avec le temps, va, tout s’en va.
Tu sais pas où tu vas, certes. Peut-être que tu sauras jamais vraiment. Peut-être que personne ne sait, finalement. Mais parfois, tu existes, et c’est tout. Tu te retrouves dans le goût du café trop amer et le soleil qui s’étire en fin de journée. Dans les éclats de rire incontrôlés au milieu de la nuit, à table ou sur le bord d’une terrasse. Tu sens le vent qui te mord les joues en hiver, seul avec toi-même dans la nuit mal léchée. Le ciel bleu s’étale devant toi, quand tu lèves les yeux loin du trottoir : il est pour toi, trop vaste, trop vide, mais pour toi quand même. Tu tiens enfin ta tête hors de l’eau, et tu ris, les dents droites et le menton presque relevé. C’est ça qui compte, après tout.

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