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Seeing things from afar since 1996


Bruce est dans le brouillard

Je ferme la porte derrière moi. Elle grince sur ses gonds, trop lourde, trop massive ; la poignée fraiche claque d’un ton sec contre la serrure. Un froid mordant me prend le corps à peine ai-je posé le pied dehors, manquant de me couper le souffle. Il faut que j’y aille, le temps presse. Je suis en retard, et ce rendez-vous est trop important pour que je le manque.

Je m’engage dans la rue encore luisante de bruine. L’air parait figé autour de moi, troué ça et là par la pâleur blafarde des lampadaires. Un frisson parcourt mon corps, mes semelles battant le pavé givré. L’humidité ambiante me transpercerait les os, si je n’étais pas si bien emmitouflé dans de multiples couches de vêtements, m’isolant des agressions de l’extérieur sur ma peau. J’avance.

La brume qui m’enveloppe peu à peu est plus épaisse que ce que je pensais à première vue. A travers son voile à demi moutarde, je vois à peine plus loin que le bout du passage que je remonte, tout droit, en trottinant, le tapotement de mes pas faisant écho contre les parois des bâtiments.

Une allée, puis une autre, gauche, droite, droite, gauche. Je m’engouffre dans les artères étroites, trébuchant sur la chaussée inégale. Une fine pellicule moite perle sur le bout de mon nez. La lumière me joue des tours étranges contre la tapisserie du ciel, si bien qu’on n’en saurait plus s’il fait nuit ou jour. Je jette un regard vers ma montre : huit heures vingt-quatre. J’ai un doute. Je serais sorti aussi tôt, aussi tard ? Ca m’étonnerait. En observant le cadrant embué de plus près, je me rends compte que l’aiguille des secondes s’est figée ; j’ai oublié de remonter la pile. Bref, quoi qu’il en soit, il est un peu tard pour se poser la question.

Les devantures se ressemblent toutes, et je ne reconnais rien. Me serais-je perdu ? Au coin de la ruelle, je crois apercevoir la boulangerie d’à côté. En me rapprochant petit à petit, cependant, je vois que je me suis trompé. La vitrine n’est pas celle de la petite boutique coutumière, mais d’une bicoque inhabituelle. J’ai dû m’égarer, alors ? Je ne comprends plus les environs, pourtant je croyais connaitre ce coin comme ma poche. Tout semble avoir changé de place, pour ne laisser sur mon passage que de fausses façades moqueuses, riant de mes foulées hésitantes. J’avance.

Autour de moi, il n’y a plus grand chose de familier. Les bâtiments ont commencé à disparaitre au fur et à mesure de mes enjambées, comme pour se fondre dans la masse du brouillard trouble et compact.

J’erre pendant un moment, peu sûr de l’état dans lequel je me trouve. Deux halos rougeâtres crèvent l’opacité nébuleuse, devant moi, me stoppant net dans mes pas. Ils m’attirent vers eux comme le chant des sirènes, si étrange et si connu à la fois. Peu à peu, je devine un passage piéton au pied de ces feux rouges : je vais pouvoir traverser la route dont le bitume s’est peu à peu écaillé, un vernis fatigué ne tenant plus qu’à un fil.

Je m’approche du sentier zébré de blanc et de gris, seulement pour voir les feux tourner au vert ; ce n’est plus à moi de passer. Quelque chose m’empêche de m’engager sur la voie, me bloquant sur le coin du trottoir élimé. Je ne vois pas de véhicule dévaler la chaussée en trombe, pourtant. Je reste immobile, paralysé sur place, en attendant que les feux virent au rouge.

Je finis par craquer et, mu par une force invisible, je réussis enfin à me risquer sur l’asphalte. Aussitôt, les feux se parent à nouveau de leurs attraits écarlates. Je traverse, le coeur battant contre mes tempes. Je ne sais pas pourquoi je suis essoufflé ; un vrombissement, dans mes oreilles, résonne contre l’étendue vide qui m’entoure. Je me retourne : pas une voiture, ni même un vélo, en vue. Rassuré, je hausse les épaules et passe mon chemin. Un poids s’installe au creux de mon estomac, m’indiquant de rester sur mes gardes ; mieux vaut quitter cet endroit le plus vite possible. J’avance.

La nuée frémissante m’enveloppe comme une lourde couverture, froide et détrempée. Je vois sans voir, aveugle dans l’immensité des ténèbres vaporeuses. Pourquoi je marche, déjà ? Pourquoi je suis dehors ? Il me semble, peut-être, que je cherchais quelque chose. Ou peut-être devais-je aller quelque part ? Et où donc ? Je ne sais plus trop. Rien ne me parait sûr. Seul le bruit de mes pas s’enfonçant dans la terre meuble me donne l’illusion d’avancer. Dans quelle direction ? Je l’ignore, c’est comme si le monde avait arrêté de charger, comme s’il avait oublié qu’il fallait exister.

Le craquement de brindilles et de feuilles sèches sous mes semelles s’arrête sans prévenir. Une sinistre silhouette déboule devant moi, se détachant avec netteté du nuage pesant qui nous entoure. Un gros chien noir me fixe depuis le milieu de la route gelée. Ses yeux jaunes luisent dans l’obscurité, rivés sur moi. Immobile, il respire, son poil dru et fumant se soulevant au rythme de la nuit.

On reste comme ça pendant un moment, des statues de cire enracinées dans la boue.

Mes yeux sont rivés sur les siens, et je vois en lui l’infini du monde. Sans un souffle, il m’apprend tout du monde, depuis l’aube de l’univers. Entre les aurores boréales de ses pupilles, j’oublie mon existence devant les vérités qu’il me révèle, et je me perds dans les innombrables méandres du temps, me prélassant au fil des siècles qui s’écoulent sous nos regards fiers.

Je cours à quatre pattes à ses côtés, dans une autre vie. Nous sommes frères, chasseurs parmi les fourrés. Je sens l’herbe humide sous mes pattes et l’air vivifiant de la nuit. A la pleine lune, nous hurlons notre rage de vivre contre l’encre du ciel. Nous sommes une meute, il est moi, et je suis lui. Nous avançons, ensemble.

Le chien noir s’écarte, aussi vite qu’il est apparu. Je respire, comme pour la première fois. Combien de temps est-il resté ? Une éternité parait si courte une fois qu’elle est passée. Je cligne des yeux, comme pour me réveiller d’un sommeil trop lourd. C’était quoi, ce chien ? Et pourquoi ai-je l’impression qu’il s’est emparé de moi ? Il a disparu, et avec lui, ma réalité s’est évaporée. Mes articulations grincent sous l’activité forcée qui leur est imposée lorsque je reprends ma course. Gourd, mon corps bringuebale, voulant se laisser emporter par la bruine, par la ruine de ce que j’ai perdu lorsque ce chien m’a quitté. J’avance.

Mes jambes se remettent à bouger, une fois de plus. Le brouillard s’infiltre dans ma bouche, mon nez, ma gorge, mes poumons. Mon esprit. Opaque, partout. On ne réfléchit plus, tout tourne comme au ralenti ; on n’arrive plus à appréhender quoi que ce soit. L’argile aride craquèle sous les pas.

Je n’avance plus. Ou plutôt, ça n’avance à rien. Les jambes bougent, le coeur bat plus fort à mesure que mon rythme s’accélère, mais rien n’y fait. C’est comme si le monde restait fixe malgré les efforts pour s’en séparer.

Tout semble si loin, on ne sait plus ce que l’on fait, ce que l’on veut, ce que l’on est. On n’est plus sûr que j’existe, que ce “moi” auquel un “je” se rattacherait est réel. Quelque chose marche, peut-être a-t-on été cette chose, il y a longtemps, il y a quelques instants. On ne sait plus. On avance.

Je me cogne soudain contre un mur, réprimant un grognement de douleur fulgurante. Me frottant la tempe, je regarde autour de moi. Est-ce vraiment un mur ? Quelque chose m’arrête, oui, une espèce de barrière m’empêche de passer, dure, glaciale, mais je ne peux rien percevoir à la lueur singulière des lampadaires. Je tends les bras ; je ne peux pas les lever. Mes mains butent contre une surface lisse, presque intangible.

A tâtons, je cherche une issue. Mes paumes glissent contre la paroi, ne discernant rien d’identifiable. Rien n’accroche mes doigts, ne s’agrippe ou ne coupe, rien qu’une immensité à peine sensible. Pendant un long moment, je suis cette dernière, poussé par une curiosité folle et brûlante, hurlant pour s’échapper du bord de mes lèvres.

C’est lisse, si lisse.

Une saillie me prend les doigts au coin d’une légère arête, quelques bosses poussent sous mes phalanges vacillantes. Des lignes, invisibles dans la buée toujours plus opaque, se dessinent sous mes paumes, petit à petit. Mes mains butent contre un renflement, plus gros, sortant du cadre du mur. Une poignée de porte? Après un temps d’hésitation, je la pousse.

Une brèche s’ouvre sous moi, en silence. Je m’engouffre dedans, passant de l’autre côté de cette étrange impasse : enfin, je vais pouvoir quitter cette brume si dense.

Je ferme la porte derrière moi. Elle grince sur ses gonds, trop lourde, trop massive ; la poignée fraiche claque d’un ton sec contre la serrure. Un froid mordant me prend le corps à peine ai-je posé le pied dehors, manquant de me couper le souffle. Il faut que j’y aille, le temps presse. J’avance ?



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