background character

Seeing things from afar since 1996


Page blanche

Tout se passait bien, jusqu’à présent. Je rédigeais des infinités de phrases pendant des heures, crayonnais des paragraphes entiers sans m’en rendre compte. Les mots, les formules s’enchaînaient sans effort, et je savais exactement quoi dire, quoi écrire, en toutes situations. J’ouvrais un cahier, ligné ou à petits carreaux, et des dizaines d’idées me venaient à l’esprit ; j’avais à peine le temps de les noter que d’autres leur succédaient aussitôt, de plus en plus pressantes. Certes, je me déversais en réflexions plus ou moins insensées, mais au moins ce n’était pas vide. Ca allait comme sur des roulettes, je m’en surprenais moi-même. Mais, depuis ce matin, tout a changé. Il n’y a plus rien. Je reste la bouche ouverte devant le papier encore intact, le stylo suspendu en l’air, le regard dans le vide. Et rien. Rien ne vient. Des flots de mots paisibles d’avant qui venaient s’échouer sur mes plages d’encre, il ne reste rien. Rien du tout. Mon bic s’affaiblit petit à petit, et sera bientôt aussi sec que le sable. Je me gratte le crâne, encore et encore, espérant trouver la plus infime rognure d’imagination. L’épuisement me tombe dessus de façon si brusque qu’il m’abrutit. Dans les airs, mon poignet, cramponné à ma plume, dessine des arabesques vides. Un voile se pose sur mes pupilles. Je soulève, pose, repose, tourne et retourne la pointe du bic de mauvaise qualité sur le papier recyclé, en vain. Rien ne se passe.

Je ne sais pas depuis combien de temps j’attends, les mains en l’air et la bouche béante. Ca commence franchement à m’agacer. Mon corps a entamé sa fusion avec mon tabouret ; le plastique et le tissu s’entremêlent sans fin, et je ne sais plus où démarre le plastique de la chaise et où s’arrête mon t-shirt. Ma jambe sautille contre mon gré sur le parquet ciré ; ma nervosité prend du terrain. Je cliquette mon stylo et son tic-tic est la seule chose qui résonne dans les échos vides de mon crâne. Parfois, je me réveille au milieu de la nuit, en sueur, le regard délirant. Une idée ? Une phrase ? Un mot, quelque chose ? Je note furieusement ce qui me vient enfin à l’esprit, arrachant presque le papier de la pointe de mon crayon. Mais le lendemain matin, je suis face à une évidence des plus cruelles : c’est mauvais. Nul. Alors, je déchire. Je casse. Je brûle. Mais ça n’aide pas, et je me retrouve au milieu d’un tas de cendres encore fumantes. Je ne pourrai bientôt plus contenir cette colère qui grandit au fond de mon foie. Tout est si cliché, rien d’original ; plus rien n’est fluide, limpide, transparent. Est-ce que tout a été dit ? Un autre stylo casse entre mes doigts, et va rejoindre la pile grandissante de boules de papier. Toujours rien. Je mâchouille inconsciemment ma lèvre inférieure jusqu’au sang, pour m’éviter de frapper dans le vide une fois de plus. Ca ne mène à rien. Je cherche des réponses, et un brasier me ronge le corps et l’esprit, petit à petit. Une soif de connaissance, de celles qui cherchent un coupable, m’incendie. Les satanées pages blanches s’empilent devant moi, et semblent prendre vie pour me moquer, secouées de ricanements rauques. J’ai à peine le temps de les déchirer dans le désordre qu’à nouveau elles s’entassent, animées d’une volonté qui leur est propre. Je fais les cents pas, creusant des sillons enragés et incandescents dans le plancher déjà rayé. Dans un énième effort, je hurle contre le papier, qui ne fait que me happer, se pourléchant les babines lorsque je craque sous ses dents trop blanches.

J’ai tout essayé. Et maintenant, je me retrouve à rôder au coeur de ces cahiers qui me hantent. Il me faudrait juste une idée, une seule. N’importe quoi, quelque chose. Même des miettes de conscience stéréotypée. Je suis sur le point de tout sacrifier, de tout donner, ne serait-ce que pour cinq minutes de clairvoyance, pour dix secondes d’inspiration. A la place, je n’ai que ces vastes étendues blanches, à perte de vue. Alors, je cours ; je n’ai plus que ça à faire. Je hurle contre ces pages qui me dévorent. Peut-être que si je bois assez de café, les idées viendront à moi plus vite ? Peut-être que si je vais assez loin, je finirai par dire quelque chose de cohérent ? L’angoisse a pris le dessus. Je cours d’autant plus vite. Dans un coin de mon esprit, j’espère secrètement que la brûlure du souffle dans mes poumons donnera naissance à une idée, à un soupçon de pensée, mais rien ne se passe. Je suis face à ce vide immaculé qui a aspiré toute volonté, toute inspiration de mon esprit. Je continue de cavaler ; je ne sais pas où je vais, et la blancheur des pages a carbonisé mes pupilles. Je trébuche sur un pli, sur un coin, je ne sais pas, et je me fracasse contre la page. Au contact dur de cette dernière, j’explose en une infinité de fragments ; peut-être que l’un d’eux va me dire quelque chose d’intéressant ? Toujours rien. Je voudrais crier, mais je ne sais pas dans lequel de ces morceaux de moi-même, éparpillés dans tous les sens, se trouvent mes cordes vocales.

Ca fait combien de temps que je déambule sans fin dans ce désert créatif ? Des mois, des jours, des siècles ? Je ne sais plus. J’ai dû parcourir des kilomètres, depuis le temps, mais je ne pense pas être arrivé plus loin que mon point de départ. Où que je regarde, il n’y a jamais rien à l’horizon : pas de vallées ou de monts, de routes ou de chemins, de pics ou d’océans, juste un infini plateau immaculé. Je ne sais pas si j’avance ; chaque regard que je lance au devant, chaque froissement que j’entends, chaque mouvement que je sens dans l’air, tout se ressemble. Et tout est si désespérément blanc. Crème. Coquille d’oeuf. Ivoire. Albe. Farine. Neige. Cette éternelle blancheur me grignote si bien qu’il ne reste plus rien de moi. Dans quel état j’erre ? Je ne sais pas. La clarté des pages, aussi diaphane soit-elle, a tout détruit. Je ne sais pas si j’existe encore, si ce “je” que je continue à employer est encore d’actualité. Les pages, petit à petit, ont rongé chacun de “mes” atomes, molécule par molécule. Tout a été déconstruit ; “je” n’ai plus de chair, plus d’os, rien. “Je” ne fais plus qu’un avec cette page éternelle. Le temps n’est plus linéaire, il se confond en méandres, en boucles sans queue ni tête ; “mes” particules s’agitent dans tous les sens. Une masse immobile se tient là où “je” me tenais, avant. Elle ne bouge pas. Parfois, un grondement en sort ; un effort pour se mouvoir est vite étouffé par un retour à la stagnation. “Je” n’est plus ; à sa place, une étoffe, un vestige conscient, une abstraction mélancolique.

Je soupire. L’espace d’un instant, j’ai failli me laisser emporter, dérivant loin de la réalité de mon bureau. En regardant les feuilles éparpillées devant moi, je remarque une tache d’encre bleutée, une seule, dégoulinante au beau milieu de ma page. J’en ai plein les doigts, et même sous les ongles ; elle tache ma peau et bientôt mon visage, si je n’y fais pas attention. Je m’étire, étouffant un grognement entre mes dents. Mes articulations sont raides ; je me lève en m’étirant, et ouvre la fenêtre pour laisser entrer de l’air. Il faudrait que je m’arrête ici, que je fasse quelques pas pour remettre en place mes pensées. Entre le scratch scratch de la pointe de ma plume contre le papier et le soupir du vent, dehors, je me perds dans des considérations étranges et, pour être honnête, un peu trop chimériques. Mais j’ai compris. Ce n’est pas en me forçant que je trouverais comment sortir de cette pénurie cruelle d’imagination. Je vois des feuilles voleter dans le vent, derrière les carreaux ; l’extérieur m’appelle, et un cerf-volant se faufilant dans les airs finit de me convaincre. Un peu d’air frais me ferait du bien, probablement. Le ciel, peu à peu, se tapisse de nuages violacés, qui annoncent la fin d’une longue journée. Je referme mes cahiers avec un sourire usé; si les pages blanches ont triomphé aujourd’hui, elles ne le feront pas demain.



Leave a comment