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Seeing things from afar since 1996


Carnet à spirale

Mais j’ai trouvé dans mon carnet à spirale

Tout mon bonheur en lettres capitales

A l’encre bleue aux vertus sympathiques

Sous des collages à la gomme arabique

William Sheller, Carnet à spirale

La voix de William Sheller retentit inlassablement dans mes oreilles. Je ne peux pas y échapper, je fredonne ses rimes sans y faire attention. Une chanson en particulier ? Carnet à spirale. Sa rengaine me ronge le cerveau, comme un “earworm” anglo-saxon, mais je la laisse faire avec joie. Elle ne paie pourtant pas de mine, au premier abord. Un refrain répétitif, une ritournelle entêtante ponctuée d’accents sifflotés, des paroles à l’allure innocente, un goût nostalgique de jeunesse passée, un saxophone sautillant. Ce morceau est comme un bonbon acidulé et sucré tout à la fois ; les rimes me font sourire, et je me prélasse, juste le temps de la chanson. Pourtant, ça n’est pas trop ce que j’ai l’habitude d’écouter. Tout s’enchaîne avec simplicité, de façon quasi organique. La voix de Sheller n’est pas exceptionnelle (elle peut rappeler le parler de Lou Reed ou les mélopées intimes de Gael Faye), mais elle dégage quelque chose de sensible, de plus fort que moi, qui m’arrête toujours net dans mon élan. Sur mon bureau, j’entasse les papiers froissés, déchirés dans des calepins épars, gribouillés entre deux lignes. Peut-être que je suis plus proche des lettres capitales, de l’encre bleue et de la gomme arabique dont Sheller parle que je ne le pense.

Mais pourquoi cette chanson-là en particulier ? Pourquoi est-ce que ces paroles me hantent encore ? Je ne sais pas vraiment. Outre l’apparente candeur qui s’en dégage, c’est peut-être la facilité avec laquelle elle dépeint toute une situation qui m’éblouit. Aussitôt que retentissent les premières notes, mes doigts sentent le papier rude du carnet, la froideur métallique si fragile de la spirale. La fatigue des pages transparaît au travers des lignes, et je vois apparaître des mots dans tous les sens. Ils ne sont pas que bleus et sympathiques, ceux-là, mais ils se mélangent bien parmi les photographies, les tickets de caisse et les billets de cinéma scotchés sur les pages d’un énième bloc-notes. Tant et si bien que mes paumes sentent encore la colle bon marché, et sont continuellement tachées d’encre colorée et indélébile, malgré les coups de gomme et de tipp-ex. Je ne peux pas (veux pas ?) m’arrêter d’écrire, c’est plus fort que moi. Il y a peu, j’ai encore acheté un nouveau carnet : un grand cahier, petits carreaux, à spirale, de mauvaise qualité. Je ne pense pas réellement avoir besoin d’autre chose (même si, on va pas se mentir, le papier ne crisse pas toujours très bien). J’ai commencé à y consigner quelques brouilles au fond sans intérêt, à déchirer les pages, à y annoter des mots pratiquement innocents. J’ai l’impression d’entendre un texte, toujours à la limite de l’intelligible, se déverser sur les pages aussi nettement qu’un orchestre, encore et encore. Écrire devient une semi-respiration, et je m’y noie l’espace d’un instant, en y plongeant toute ma tête et mon énergie, comme dans une encre extraite à coups de plume.

En fait, il y a quelque chose de presque enivrant qui prend le dessus, quand j’y pense. Ca commence par une poignée de notes, ça et là, éparpillées sur quelques post-its, consignées entre deux pages collées l’une à l’autre. Et ça continue, ça va en crescendo, de plus en plus rapide, jusqu’à la nuit noire. Ca tourbillonne de plus en plus, ces spirales et ces lignes infinies. J’écris pour me souvenir, pour m’imaginer, pour me la raconter, pour faire de la place dans ma tête. Il y a une urgence cathartique qui s’embrase au fin fond de moi, aux côtés d’une angoisse qui n’en finit pas de gonfler, d’enfler, de se faire plus grosse que tous les boeufs du monde.En fermant les yeux, le grattement du papier se mélange au balancement saccadé d’un train lancé à pleine vitesse, au vacillement feutré d’une bougie, et je perds pied. Des questions naissent, dans un coin de mon esprit confus, des doutes que j’écarte mais qui reviendront me torturer plus tard. Ce cahier, comme tous les autres noircis de mots chétifs, n’est qu’un trajet parmi tant d’autres, un chemin emprunté à travers champs, une route tracée dans la terre meuble. En me penchant dessus, je prends conscience du ridicule de mon être, minuscule parmi les éternités de mots qui, depuis le début de l’humanité, s’empilent les uns contre les autres à perte de vue. En vers ou contre tout, je veux laisser une trace, mais je ne l’admettrai que dans les marges des pages que je barbouille d’encre.

Si les doutes se font trop nombreux, tout est fichu. La musique s’arrête, le disque est rayé, tout saute. La spirale devient infernale, et je ne peux pas y échapper. Face à la page blanche, mes repères n’existent plus. Je froisse, lisse, écorche le papier, qui finit en fragments, en boule frustrée dans la corbeille. Il ne subsiste plus que l’angoisse incessante, que je n’arrive pas à faire taire. Elle est sourde, et se mue aussi vite en terreur. Je n’ai besoin que d’écrire un seul mot, un petit, n’importe quoi, quelques lettres, ça n’a pas besoin d’être transcendant. Ma main se paralyse, le stylo figé entre mes articulations pétrifiées, comme si je ne respirais plus. La ritournelle se fait aigre. Comment est-ce même possible de “faire sens” ? d’être entendu, écouté, décrié ? Laisser une trace, oui, mais laquelle ? J’arrache, je gratte, je recommence, sans fin ; on dirait que je ne m’en sortirai jamais. Mais ce carnet à spirale est déjà un témoin, un voyant, une marque de moi-même. Il prouve que j’existe en-dehors de ma physicalité, de mon corps, en-dehors de ma propre vie. J’existe, même si ce n’est encore qu’en lettres minuscules. Je doute, donc j’écris. Un cahier qui renferme ma mémoire, mon existence, amnésique que je suis, même si la plupart des pages resteront blanches.

“J’ai encore perdu ton amour, tu sais”. Combien de fois ai-je relancé cette chanson dans mes oreilles ? Je ne pense pas vouloir exorciser ces paroles, un écho de ma conscience. Cette chanson de Sheller m’accompagne depuis si longtemps que je bourdonne sans y faire attention, maintenant, entre deux souffles. Je referme ces carnets, avec ou sans spirales, qui s’empilent sur mon bureau, dans mes étagères. Certains sont vides, d’autres sont trop pleins. C’est aigre-doux, une jubilation emplie de mélancolie, de tristesse en même temps. Je ne peux pas m’empêcher d’écrire, de trouer des pages, de me noircir les mains d’encre, mais je n’arrive pas toujours à trouver cette euphorie si envahissante, c’est à en perdre la tête. Parfois, c’est une suite de lignes rompues, de crayons brisés et de poings fermés. La confusion peut devenir si grande que j’en perds le cap. Je ne peux pas me cacher : soit j’en dis trop, soit pas assez. Mais après tout, personne n’est parfait.



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