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Seeing things from afar since 1996


Lettre à l’agitation “pour tous”

A l’intention de La Manif pour Tous (LMPT pour les intimes),

Cela fait quelques années que tu entres et sors de mon champ de vision avec une énergie indéniable, et ce n’est jamais un plaisir de te voir passer, du moins pour moi. Comme on se connait depuis longtemps, je me permets de te tutoyer. Tu ne m’en voudras pas, j’espère ; après tout, je te renvoie le respect que tu m’accordes (qui est, soit dit en passant, proche du néant). Tu n’as pas changé, à ce que je vois ; tu craches toujours la même bile immonde et haineuse. J’aimerais te dire qu’il serait peut-être temps de virer de bord, mais tu n’as pas l’air prête, là, comme ça.

Tu te demandes sans doute, chère Manif, pourquoi je m’adresse à toi par cette lettre. Certes, le format est cocasse, un peu vieillot ; je me suis dit que tu comprendrais mieux si je communiquais avec des moyens à ton niveau de croyances poussiéreuses. Eh bien, sache que je t’écris pour te dire que tu me draines. Tes frasques m’énervent, tes manifestants obtus m’ennuient. Tes idées de tradition, de nature, de correct sont datées et arbitraires. Change de disque. On le sait, que tu n’aimes pas ce que tu appelles les “homos” (terme qui regroupe toute la communauté LGBTQ+, apparemment), et en ce moment, tu t’attaques à la PMA et à la bioéthique. Avant, c’était le mariage, l’adoption, l’éducation sexuelle. Mais enfin, qu’est-ce que ça peut bien te faire, dis-moi, qu’un couple de femmes, ou qu’une femme célibataire, aient recours à la médecine pour avoir un enfant qu’elles auront choisi ? Peut-être penses-tu que trop d’amour dans une seule famille n’est pas souhaitable, que des parents aimants ne sont pas censés élever des enfants. C’est affligeant.

En fait, tu dis que c’est contre les valeurs “traditionnelles” de la “famille”. On la connait bien, cette ritournelle que tu agites comme un leitmotiv : un papa, une maman, mais attention, un papa fort comme un boeuf et une maman douce comme un papillon. Au-delà de cette vision (carrément sexiste) du nucléus familial, rien ne va dans ce que tu dis. Je ne sais pas si tu as vu, mais ça a changé, depuis ces derniers temps, l’acceptation du queer dans la société. Tu préférais probablement quand on ne pouvait pas s’afficher dans la rue, quand on était légalement obligé de se cacher. Oui, tu trouves ça contre-nature et dégueulasse, tu ne comprends pas pourquoi tu devrais aimer ton prochain en dépit de ses différences (il me semble qu’un certain Jésus a dû dire un truc là-dessus, mais je peux me tromper). Bon.

Face à tous tes propos nauséabonds, j’en ai marre, moi. J’en ai marre de perdre mon temps à t’expliquer comment le monde change. Marlène Schiappa, maintenant ministre déléguée chargée de la Citoyenneté (grand bien lui fasse), a décidé de s’attaquer aux thérapies de conversion ; tu penses sûrement que c’est une atteinte à tes libertés. Pourtant, tu as le soutien de notre ministre de l’intérieur, de toute façon ; Gérald Darmanin t’a fréquenté longtemps, depuis 2013. Mais tu t’en fiches, de tout ça. Tu veux forcer tout le monde dans ton moule rigide, dans tes catégories bien carrées. Sais-tu seulement le mal que ça fait, de se faire traiter de monstre à longueur de journée par tes petites gens, drôlement proches de l’extrême droite ? Mon existence est politique, la tienne est conventionnelle. Selon toi, ma vie vaut moins que la tienne, et tu en es bien contente. Je n’ai que de la compassion pour toi, pour ta colère, pour ta malveillance et ta répulsion ; ton fardeau hostile te pourrit bien les idées, et me menace encore et toujours.

Alors j’ai décidé que je ne t’expliquerai plus rien. Je ne te raconterai plus la souffrance interne, la culpabilité cuisante, la honte silencieuse de ce qui semble interdit. La perfidie de ta matrice, qui contraint certain.e.s à se cacher toute leur vie durant, qui les met à la rue, ou qui pousse d’autres au suicide. Heureusement, il y en a de moins en moins aujourd’hui, bien que les chiffres soient en recrudescence depuis les dernières années ; mais tu dirais “bon débarras, pas de ça chez moi”. Je ne mentionnerai pas non plus la mélancolie grandissante, la solitude âpre et impitoyable, ou encore le deuil étrange de ces inconnu.e.s décédé.e.s pourtant si proches, porté en communauté. Je ne veux plus te parler de tout ça pour ma propre santé. Je pense valoir mieux que ça.

Parce qu’elle me fatigue, ta haine. J’avais réussi à ignorer tes fallacies d’arrière-garde. J’étais enfin en dehors du placard, pour une fois. J’avais appris à me protéger de moi-même, mais surtout de toi. Je sais me battre mieux qu’avant. J’ai serré les dents et les poings, parfois jusqu’au sang. Et cette fierté, que tu détestes tant ? Que tu ne comprends pas ? Je l’ai forgée de mes propres mains, teintée de honte et de pudeur. Je l’ai greffée à l’ensemble formé par la communauté LGBTQ+. Et encore aujourd’hui, je l’alimente avec ton aversion ; tu nourris mon brasier comme du petit bois. Ton fiel est devenu du fioul. Tes mots, tes versets tordus, tes opinions capricieuses, tes billevesées dédaigneuses, je n’en veux plus. Je ne mérite pas ça. Non merci.

Et tout ce que je dis ici ne va pas t’empêcher de hurler ton sale venin dans toutes les rues de France. Tu ne m’atteins plus. En réalité, je t’écris cette lettre parce que c’est la dernière. Parce que je n’ai plus rien à te dire. Tu ne m’intéresses plus. Cette relation toxique est finie. Et je sais que ce n’est qu’un “au revoir”, bien sûr, même si un “adieu” m’aurait arrangé ; tu vas revenir à la charge pour “sauver le monde”, comme d’habitude. Cours toujours.

Avec tout le respect que je ne te dois pas,

Un “homo” que tu définis si bien

P.S. : N’oublie pas de porter un masque en manifestation, je n’ai pas envie que tu me refiles le COVID.



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